La pantique, ou l’émergence du Monde comme universel concret

février 8, 2009

Science et conscience ont toujours entretenu des rapports tumultueux, accouchant le plus souvent, comme en témoigne l’histoire récente, d’une dialectique complexe articulant craintes irrationnelles et espérances utopiques.

En effet, la tragédie de la modernité tient en grande partie aux désillusions suscitées par le progrès : la science et la technique ont n’ont pas été à la hauteur des espoirs de bonheur et sagesse que l’on avait placés en elles. Pire, elles ont donné naissance au siècle le plus barbare qu’ait connu l’humanité (jusqu’à présent).

Malgré cela, à en croire les propos de Michel Serres dans La Guerre mondiale, la connaissance serait désormais source d’un nouvel optimisme éthique car nous disposons d’outils inédits pour appréhender le Monde.

1/ Le Monde comme totalité

Le Monde, en tant qu’on désigne par ce mot une totalité, a longtemps été tenu pour une abstraction, ou, disons le plus crûment, pour une vue de l’esprit.

Kant par exemple, dans Critique de la raison pure,  définit le monde comme « l’ensemble mathématique de tous les phénomènes et la totalité de leur synthèse ».

Simple Idée de la raison, le Monde constitue ici un horizon qui, à la différence des concepts de l’entendement, doit se contenter de réguler la pensée sans pouvoir jamais être appréhendé de façon empirique, car il pousse « la synthèse jusqu’à un degré qui dépasse toute expérience possible ».

2/ Le Monde comme universel concret

Aujourd’hui, tout se passe comme si cette totalité pouvait, par la médiation de la technique et du calcul, devenir objet d’expérience :

« Nous accédons aujourd’hui à des universels concrets : moins H2O que la totalité des eaux en réserve et en circulation, banquises, océans, pluies et ruissellements ; moins l’air que l’atmosphère dans son office, sa composition et sa probable évolution ; moins la glèbe que la somme de l’avenir de notre planète Terre ; moins le feu que nos stocks d’énergie et les poubelles de leur dégradation ; moins la vie que la diversité des espèces ; moins l’Homme que sa paléoanthropologie et l’addition de ses cultures et activités ; moins notre petite histoire que le Grand Récit… Soit, à l’horizon, le réel dans sa somme »

[…]

« tout le monde a désormais accès à ces comptes totaux et réels, à cette vision globale. En référence au mot grec pan, repris sans cesse dans les termes où intervient la totalité, j’appelle plus loin pantique cette technologie des sommes globales. Non seulement que tous aient accès à toutes les informations possibles, mais que tous accèdent, en fait à ces sommes concernant le tout. »

(Michel Serres, La Guerre mondiale, p184)

3/ De nouveaux enjeux éthiques et politiques

Pour l’auteur, cette connaissance a d’importantes conséquences éthiques et politiques et peut devenir le point de départ d’un nouveau projet de société :

« Or comme tout le monde peut connaître cette somme et les autres, nous assistons à l’émergence d’une démocratie nouvelle, celle des données, celle des totalités. Peu à peu et un à un, l’humanité accède aux connaissances concernant l’humanité, son espace habitable, sa vie possible et le temps de son Grand Récit. Comme cette démocratie s’ensuit de ces calculs et peut les contrôler, elle naît comme sujet, comme active production de ces synthèses, mais aussi comme leur résultat, elle naît comme objet. L’humanité devient sujet de son monde et son objet. Cette nouvelle donne cognitive ne peut pas ne pas faire émerger une nouvelle culture, de nouvelles politiques. L’individu et l’humanité tendent à succéder à la citoyenneté. » (Ibidem, p186)

En droit, l’avènement du Monde accroît le sentiment de responsabilité des hommes à l’égard de la planète. En accédant à un niveau ontologique supérieur, le Monde, est davantage digne de respect. L’état d’urgence dans lequel il se trouve et les violences qui lui sont infligées deviennent à la fois plus palpables et moins supportables. Le concept de citoyen du monde, acquiert une densité et une consistance sans précédents, et redessine un nouveau vivre ensemble à l’échelle de l’humanité.

Enfin, les actions des hommes ont accès à une efficacité accrue maintenant que de nouveaux outils permettent de mieux les calibrer et les évaluer.

4/ La pantique en action : quelques exemples

La pantique revêt une place de plus en plus déterminante dans les discours relatifs à l’écologie et au social. En permettant d’ausculter le monde en temps réel, grâce à la production et la diffusion de statistiques globales sur des sujets aussi divers que le réchauffement climatique, les émissions de CO2, ou les évolutions sociodémographiques, elle rend les campagnes de sensibilisation à la fois plus convaincantes et plus pédagogiques.

World’o Meters

worldometers

A voir sur : http://www.worldometers.info/fr/

Planetoscope

planetoscope

A voir sur : http://www.planetoscope.com/

Par extension, elle a vocation à jouer un rôle privilégié dans les communications d’entreprise liées à la responsabilité sociale ou au green marketing. Face à une opinion qui exige toujours plus de transparence et d’honnêteté, elle sert les stratégies de crédibilisation des organisations

En permettant à ces dernières de « montrer pâte blanche » et de construire leur discours sur des fondements solides et tangibles. De ce point de vue, elle constitue un excellent antidote au greenwashing.

Philips, par exemple, y recourt lorsqu’elle communique sur l’empreinte carbone mondiale de ses ampoules basse consommation dans le site A Simple Switch :

philips_a_simple_switch1

Dans un registre très différent, l’opérateur Sprint s’est également appuyé sur des statistiques globales en temps réel pour faire la promotion de sa clé Internet. L’initiative, qui a déjà été abondamment commentée (par exemple ici), repose sur la création d’un widget original.

sprint_now1

Ici, la pantique apparaît comme un argument de vente pour un service Internet. En effet, Internet est présenté comme la condition de possibilité de la pantique, et les statistiques proposées au consommateur permettent de mettre en scène une promesse extrêmement forte : grâce à la clé Internet de Sprint, l’ensemble du monde est à porté de main, et accessible à n’importe quel point du temps et de l’espace.

La figure rhétorique employée fait songer au principe hologrammatique cher à Edgar Morin : le tout est contenu dans chacune des parties et chacune des parties est contenues dans le tout. Ainsi, tout comme chaque cellule contient virtuellement l’ensemble du corps via le programme codé au sein de son matériel ADN, chaque accès Internet contient virtuellement la totalité du monde.

5/ antique et  plastique : l’art au service de la connaissance

La pantique a également des incidences dans le domaine de l’art, domaine dont une des principales fonctions est, comme chacun sait, de susciter des prises de conscience.

C’est ce dont témoigne par exemple l´exposition Terre Natale, Ailleurs commence ici co-signée par Raymond  Depardon et Paul Virilio à la fondation Cartier.

L’urbaniste et philosophe Paul Virilio a sollicité des artistes afin de mettre en scène visuellement sa réflexion sur les phénomènes de migration mondiaux : « L´ultime salle de l´exposition est entièrement consacrée à une cartographie inédite, qui offre une visualisation dynamique des migrations de population et de leurs causes à travers une projection circulaire créant un environnement immersif. Le visiteur se voit entouré par la projection d´une sphère tournant autour de la salle et qui, à chaque orbite, traduit et retraduit les différentes données migratoires sous forme de cartes, de textes et de trajectoires. »

cartier2


Publicités

Penser la société en abattant les cloisons de l’esprit avec Edgar Morin

décembre 21, 2008

 « La vision non complexe des sciences humaines, des sciences sociales, est de penser qu’il y a une réalité économique, d’un côté, une réalité psychologique de l’autre, une réalité démographique de l’autre, etc. On croit que ces catégories crées par les universités sont des réalités, mais on oublie que dans l’économique par exemple, il y a les besoins et les désirs humains. Derrière l’argent, il y a tout un monde de passions, il y a la psychologie humaine. Même dans les phénomènes économiques stricto sensu, jouent les phénomènes de foule, les phénomènes dits de panique, comme on l’a vu récemment encore à Wall Street et ailleurs. La dimension économique contient les autres dimensions et on ne peut comprendre nulle réalité de façon unidimensionnelle.

La conscience de la multidimensionnalité nous conduit à l’idée que toute vision unidimensionelle, toute vision spécialisée, parcellaire est pauvre. » (P92) 

La pensée complexe n’est pas seulement une nécessité d’ordre épistémologique mais aussi un impératif pratique, voire éthique :

 « La complexité se situe à un point de départ pour une action plus riche, moins mutilante. Je crois profondément que moins une pensée sera mutilante, moins elle mutilera les humaines. Il  faut se rappeler les ravages que les visions simplifiantes ont fait, pas seulement dans le monde intellectuel, mais dans la vie. Bien des souffrances que subissent des millions d’êtres résultent des effets de la pensée parcellaire et unidimensionnelle. » (p111)

Edgar Morin,

Introduction à la pensée complexe


Méditer sur le sens des mots avec Ludwig Wittgenstein et ses jeux de langage

décembre 7, 2008

Une grande part de l’échec des communications interpersonnelles, de l’incompréhension entre les individus et de notre perplexité face aux problèmes du sens, c’est-à-dire face aux problèmes philosophiques, a pour origine un malentendu sur le langage.

Trop souvent nous nous laissons égarer par la confiance sans borne que nous vouons au langage. Trop souvent nous lui faisons outrepasser son pouvoir. Ce dernier tourne alors à vide, il se désolidarise à la fois du monde qu’il est censé décrire et de la pensée dont il est censé être le véhicule privilégié.

Ce malentendu a pour source une conception erronée du langage qui en induit une utilisation inappropriée. Il a pour source en particulier cette croyance répandue selon laquelle il existe nécessairement une réalité derrière chacun des mots que nous employons : « Nous avons affaire à l’une des grandes sources de l’égarement philosophique : un substantif nous pousse à chercher une chose qui lui corresponde » (p35).

Mais voilà : je ne peux pas décemment traiter des mots comme « Dieu », « justice », « temps », « l’infini », ou « je » de la même façon que des mots comme « table », « chaise », « clou ».

Le sens, nous indique Ludwig Wittgenstein, dans Le Cahier Bleu (1934), n’est pas une image mentale associée aux mots qui existerait en soi ou préexisterait à l’acte de la parole : « Ne nous imaginons pas que le sens est un lien occulte que l’esprit établit entre un mot et une chose, et que ce lien contient l’usage tout entier du mot, comme on pourrait dire que la graine contient l’arbre » (p133).

Le sens est avant tout un usage, une utilisation particulière des règles et des conventions dont est constitué le langage que nous faisons dans le contexte d’une activité sociale : « L’utilisation du mot dans la pratique est son sens (p127).

Ainsi, comprendre que le langage est un outil que nous utilisons pour réaliser une multiplicité de tâches hétérogènes dans notre vie quotidienne nous aide à nous prémunir contre les pièges qu’il nous tend.

« Le mot « je » ne veut pas dire la même chose que « L.W. » [Ludwig Wittgenstein], même si je suis L.W, pas plus que cela ne veut dire la même chose que l’expression « la personne qui est en train de parler ». Mais cela ne veut pas dire que « L.W. » et « je » veulent dire deux choses différentes. Tout ce que cela veut dire, c’est que ces mots sont des instruments différents de notre langage.

Pensez aux mots comme à des instruments caractérisés par leur utilisation, et pensez ensuite à l’utilisation d’un marteau, d’un ciseau, d’une équerre, d’un pot de colle et de la colle. (De plus, tout ce que nous disons ici ne peut être compris que si on comprend qu’on joue à toutes sortes de jeux avec les phrases de notre langage : donner des ordres et y obéir ; poser des questions et y répondre ; décrire un évènement ; inventer une histoire ; raconter une blague ; décrire une expérience immédiate ; faire des conjectures sur des évènements du monde physique ; faire des hypothèses et des théories scientifiques ; saluer quelqu’un ; etc., etc.). » (p126).

La seule attitude adéquate vis-à-vis du langage est donc le pragmatisme : on ne peut juger un mot ou une idée qu’à l’aune de ce qu’il permet ou non de faire. Voilà le seul moyen de se débarrasser des trop fréquentes et infructueuses querelles terminologiques dans lesquelles les mots prennent le pas sur les idées.

Il importe donc aux communicants, en tant que spécialistes du langage, de s’interroger sur leurs pratiques. Quel est le sens, ou plutôt à quoi servent des mots tels que « Métrosexuel », « Métropolitain » ou « hyperconsommateur » ? Quelle est leur grammaire au sens de Wittgenstein ? Quelle légitimité peut-il y avoir à énoncer de grandes généralités sur « les jeunes », « les marques », « les consommateurs », « les séniors » ?

Mieux : sur quelle base comparer des opérations de communication qui se proposent des objectifs différents (notoriété, image, promotion, fidélisation) ? Dans quelle mesure peut-on dire qu’elles participent ou pas des mêmes principes ?