Amour et storytelling

« Dans le souhait de vivre une histoire d’amour, l’histoire est parfois aussi importante que l’amour. »

Jean-Claude Kaufman , La femme seule et le prince charmant

Les jeunes célibataires, nous dit le sociologue Jean-Claude Kaufman, sont de plus en plus nombreuses  à différer leur installation en couple dans l’espoir de trouver un homme à la hauteur de leurs espérances.

L’analyse des attentes qui se cachent derrière la figure floue et protéiforme du Prince charmant, et derrière le désir de vivre une « histoire d’amour » authentique dont elle est indissociable, révèle le besoin de se conformer à une construction sociale (le code rituel et symbolique de l’amour) ainsi qu’à une exigence narrative.

On peut voir dans cette forme de bovarysme la preuve supplémentaire que, pour nos contemporains, la vie n’a pas de sens si elle ne ressemble pas à un récit.

Le storytelling, comme le suggère la citation une fois remise dans son contexte, est à la fois la source et le fruit de l’amour :

« Les films et les romans ne fixent pas seulement le cadre d’expression du sentiment : ils apprennent à l’inscrire dans une véritable histoire. Le mot ne doit pas être pris à la légère. Dans le souhait de vivre une histoire d’amour, l’histoire est parfois aussi importante que l’amour. Il faut qu’il y ait un décor, des personnages, une intrigue surtout, que l’on se trouve emportée par son déroulement, que l’on puisse ensuite raconter (à son journal intime, à aux copines) ce qui s’est passé. Que l’on garde enfin en mémoire un souvenir en forme de récit. « J’ai quitté un homme il y a quatre ans avec qui j’ai vécu une superbe histoire » (Karen). Le rêve est toujours construit comme une histoire, une très belle histoire. C’est dans la confrontation avec la réalité que les choses se gâtent. « Je n’ai jamais eu d’histoire d’amour, de copain à part entière me présentant comme sa petite amie. Ils n’ont fait que coucher avec moi, c’est tout. » Juliette est désespérée tout autant par la sécheresse des sentiments que par l’absence d’histoire.

Dans son cas, c’est patent : elle n’a même pas été présentée comme un personnage, il ne s’est rien passé en dehors du sexe. Souvent il y a quand même un peu plus : l’art consiste alors à construire et gonfler le récit pour vivre le quotidien comme une vraie histoire et se la raconter sans fin. » (p111, éd. Pocket).

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3 Responses to Amour et storytelling

  1. Julien dit :

    Mon livre préféré !

    L’amour est « le fruit de la poésie des troubadours, du théâtre, du roman, et plus récemment du cinéma et de la télévision, qui nous ont raconté et nous racontent, interminablement, des milliers et des milliers d’histoires d’amour. » (p. 92)

  2. Maud dit :

    C’est très vrai. Souvent d’ailleurs (et malheureusement), il y a un réel hiatus entre le factuel froid et tangible et les « histoires » que la personne amoureuse peut se raconter. Une phrase – pourtant banale -, est prononcée, un geste – pourtant anodin – est entrevu, et c’est toute une construction imaginaire qui se met en place dans l’esprit de la personne qui aime.
    A cet égard, je te renvoie d’ailleurs à ce beau texte de Stendhal sur la cristallisation (qui m’a beaucoup aidé à comprendre modérer mes « crushs » de lycée : l’emballement soudain, l’exaltation, des scenarii incroyables, de folles histoires fantasmées…et puis, deux semaines après, la dure retombée sur terre :))

    « On se plaît à orner de mille perfections une femme de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l’on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré.

    Laissez travailler la tête d’un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez :

    Aux mines de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la taille d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

    Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections. »

  3. homosemiotikus dit :

    Merci beaucoup pour cette citation Maud ! Je suis aussi très fan de cet ouvrage (De l’amour) ! Pas étonnant que cet esprit fin et acerbe ait inspiré les discours sur l’amour de génies comme Nietzsche et Proust (Les histoires d’amour de la Recherche sont la meilleure illustration que je connaisse des théories de Stendhal) !

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