De la relativité (subjective et culturelle) du temps

juin 11, 2010

Elle est loin l’époque où l’on concevait le temps comme une réalité en soi ou comme une forme a priori de la sensibilité… Les travaux de l’ethnologie et de la psychologie montrent aujourd’hui que, tout comme notre relation à l’espace (cf. les travaux passionnants d’Edward T. Hall), notre relation au temps varie en fonction de facteurs culturels.

La prise en compte des différences de perspective temporelle serait aujourd’hui, selon le professeur de psychologie Philip Zimbardo, une des clés pour résoudre les conflits, les incompréhensions et les problèmes de communication contemporains.


Pourquoi nous ne parvenons pas à faire les choix qui nous rendront heureux selon Daniel Todd Gilbert

mars 25, 2010

« Not Quite What I was Planning ».

Rien n’arrive jamais vraiment comme on l’avait prévu. On passe sa vie à faire des efforts dans l’espoir de satisfaire notre moi futur et de le rendre heureux.

Mais, trop souvent, cet ingrat dédaigne le fruit de notre labeur, tel Marcel Proust qui va de déception en déception en courant successivement après Gilberte, Balbec, Mme de Guermantes, Albertine, Venise…

Pourquoi est-il si difficile de prévoir ce qui va nous rendre heureux ? Pourquoi le bonheur, tel un mirage, semble-t-il s’éloigner de nous à mesure que l’on croit s’approcher de lui ?

Selon le psychologue Daniel Todd Gilbert, nous sommes victimes de multiples illusions d’optiques provoquées par notre imagination, et la méconnaissance de ces « tours » que nous joue notre esprit (autrement dit notre méconnaissance de nous-mêmes) serait le principal obstacle à notre bonheur…

Plusieurs biais cognitifs et émotionnels nous empêchent de prévoir correctement nos émotions futures et d’apprendre de nos erreurs.

 

IMAGINER LE FUTUR EST LE PROPRE DE L’HOMME

Daniel Todd Gilbert démarre son ouvrage avec cette proposition étonnante : plus que la raison ou le langage, c’est la faculté d’imaginer le futur qui serait le propre de l’homme.

Arrivée tardivement dans le processus de l’évolution (et donc différente de la simple faculté d’« ensuiter » des évènements que possèdent les animaux), elle serait rendue possible grâce au développement du lobe frontal du cerveau humain dans lequel elle s’origine.

L’homo sapiens passe un temps considérable à imaginer le futur : 12% de nos pensées quotidiennes sont liées à l’avenir, soit environ une heure sur huit.

Il s’agit pour lui d’abord d’optimiser ses chances de survie en anticipant les problèmes, de se préparer psychologiquement à certains évènements ou encore de se rassurer en accroissant son sentiment de contrôle sur le flux du devenir.

Mais il s’agit aussi d’une activité que l’on peut pratiquer juste pour le plaisir, parce qu’elle est agréable, ou mettre à profit dans la quête d’un plaisir ou d’un bonheur futur.

Autant dire que l’imagination est une faculté déterminante dans nos sociétés hédonistes centrées sur la recherche du bonheur individuel.

 

LE BONHEUR EST SUBJECTIF ET RELATIF

Aussi banal que cette proposition puisse paraître, il est bon de se rappeler que le bonheur est subjectif, car nous n’en tenons en général pas suffisamment compte dans les évaluations et les choix que nous réalisons au quotidien.

Effectivement, ce que l’on appelle le bonheur dépend avant tout du vécu psychologique de chaque individu. Les choses qui causent notre bonheur (argent, sexe, gloire, bonne chère…) ne sont pas nécessairement celles qui rendront notre voisin heureux.

Pire, compte tenu de la volatilité de nos désirs, les choses qui nous rendent heureux aujourd’hui ne rendront pas nécessairement heureuse la personne que nous seront demain.

Par ailleurs, la satisfaction que nous procurent ces choses est également relative. La valeur perçue d’une offre varie en fonction de ce avec quoi on la compare à un instant « t » (comparaison avec notre expérience passée, comparaison avec les alternatives possibles, etc.).

Les commerçants sont passés maîtres dans l’art d’exploiter ce phénomène : « Des agents immobiliers peu scrupuleux font visiter des taudis opportunément situés entre une maison de passe et un squat de dealers avant les logements ordinaires qu’ils espèrent vendre, car les taudis font paraître les logements ordinaires extraordinaires (« Regarde, mon amour, il n’y a pas de seringues sur la pelouse ! ») ». (p150)

Malheureusement les comparaisons qui nous seront proposées demain risquent fort d’être différentes de celles qui s’offrent à nous aujourd’hui : « En un mot, nos comparaisons influencent profondément nos émotions, et quand on ne voit pas que les comparaisons d’aujourd’hui ne seront pas celles de demain, on ne voit pas non plus à quel point nos émotions seront différentes dans l’avenir. » (p154)

 

LE BIAIS DU PRESENTISME

La mémoire est la faculté qui nous relie au passé.

La perception est la faculté qui nous relie au présent.

L’imagination est la faculté qui nous relie au futur.

Ces trois facultés ou temporalités ne sont pas d’importance égale. Pour des raisons adaptatives faciles à se représenter (vos sens doivent pouvoir interrompre vos rêveries pour vous alerter de l’apparition d’un danger ou d’une menace), la perception domine les autres facultés. Nous avons constamment le présent à l’esprit.

Lorsque nous imaginons le futur, nous construisons une image de ce dernier à partir des matériaux de base qui sont disponibles autour de nous à l’instant présent. Nous nous servons de ces matériaux pour « boucher les trous » de notre ignorance (p104).

On imagine un futur qui ressemble au présent, sans prendre en compte le fait qu’à l’avenir tout pourra être très différent, à commencer par nos réactions émotionnelles.

Le présent déforme également nos souvenirs et biaise notre processus de remémoration : nous réinterprétons les évènements du passé à la lumière de notre savoir et de nos émotions actuels.

Loin de correspondre à un enregistrement passif et objectif de la réalité, la mémoire est un processus actif et évolutif. Elle est constamment soumise à un jeu de forces qui déforme nos souvenirs : « La mémoire n’est pas un scribe appliqué qui garde une transcription complète de notre vécu, mais un éditeur sophistiqué qui en extrait et sauvegarde les éléments clés, puis les utilise pour réécrire l’histoire chaque fois que nous demandons à la relire. » (p203)

« la mémoire s’apparente moins à une collection de photos qu’à une série de toiles impressionnistes peintes par un artiste qui prendrait beaucoup de libertés avec son sujet. » (p215)

Nos souvenirs ne sont pas nécessairement représentatifs des situations passées, car notre mémoire est sélective : le cerveau mémorise mieux certains types d’évènements, d’informations ou d’émotions que d’autres.

Par exemple, la mémoire retient davantage ce qui est inexpliqué, rare ou inhabituel, et plus largement tous les évènements qui génèrent un impact émotionnel supérieur à la moyenne. Comme qui dirait, on ne parle ni se souvient des trains qui arrivent à l’heure…

On se souvient mieux de la fin que du début d’un évènement, et le souvenir que l’on garde de cet évènement est en général conditionné par la note sur laquelle on a fini (pensez par exemple à un film ou une expérience professionnelle).

On se souvient du meilleur et du pire mais pas du probable, ce qui serait le plus utile pour nous orienter. Notre cerveau ajoute et omet des détails à notre insu, ce qui peut compromettre notre quête du bonheur en nous empêchant d’apprendre de nos erreurs et de tirer des leçons du passé.

Enfin, le biais du présentisme nous empêche de prendre en compte l’effet de l’habitude dans notre anticipation d’un plaisir : l’intensité du plaisir baisse avec la répétition, comme le faisait remarquer Rousseau lorsqu’il écrivait dans la Nouvelle Héloise « l’art d’assaisonner les plaisir est celui d’en être avare ».

 

LE BIAIS DE LA RATIONALISATION

Lorsque l’on manque d’informations ou de données pour se représenter le futur ou le passé, notre esprit « bouche les trous » avec des explications : on rationnalise.

La théorie modifie nos souvenirs et nos anticipations : ainsi, ce dont on se souvient est différent de ce que l’on a vécu. On se souvient de ce que l’on aurait du ressentir dans telle ou telle situation, de ce qui est « logique » ou « vraisemblable », plus que ce que l’on a réellement ressenti. De même, l’on imagine ce qu’on « devrait » ressentir dans le futur.

En outre, les explications peuvent également constituer un obstacle au bonheur. L’auteur soutient que l’inexpliqué nous rend plus heureux: « souvent nous gâchons nos expériences les plus agréables en les comprenant ». (p197)

 

LE BIAIS DE LA DISSONANCE COGNITIVE

Comme l’ont montré les recherches sur la dissonance cognitive, les hommes ont tendance à « cuisiner les faits » et à en produire des interprétations qui les arrangent.

On s’expose aux informations qui nous arrangent, on se compare aux personnes qui nous arrangent, on choisit des amis qui vont conforter, au moins en partie, notre vision du monde et de nous-mêmes, et l’on exige davantage de preuves pour accepter les informations qui contredisent nos convictions.

Lorsque les stimuli de la réalité sont ambigus, c’est-à-dire susceptibles de plusieurs interprétations différentes, les hommes vont tirer parti de l’ambiguïté en choisissant les interprétations qui sont les plus conformes à leurs désirs et à leurs croyances.

Le psychisme est comme doté d’un système immunitaire qui le défend contre les idées dissonantes et favorise la résilience. Mais certains de ses effets sont paradoxaux ou contre-intuitifs.

Les défenses psychologiques ne se déclenchent qu’à partir d’un certain seuil critique de douleur. Ainsi on observe que, paradoxalement, les gens vont parfois plus souffrir d’un petit désagrément que d’une grosse déconvenue, ce qui ne nous facilite pas la prévision de nos émotions : « si vous êtes parvenu à pardonner à votre conjoint quelque manquement flagrant, alors que la bosse sur la porte du garage ou la kyrielle de chaussettes sales dans l’escalier vous mettent toujours en rogne, vous connaissez ce paradoxe. » (p187)

Le psychisme nous protège en nous incitant à voir positivement ce que l’on ne peut pas changer, ce qui fait de nous, selon l’auteur, d’ « incurables panglossiens ».

  • on pense intuitivement que le fait d’avoir le choix va nous rendre plus heureux, mais paradoxalement l’inverse peut s’avérer vrai tant nos défenses psychologiques parviennent efficacement à nous accommoder de l’inévitable : « si nous n’avons aucun mal à prévoir ce que nous apportera la liberté, nous semblons ne pas voir les joies qu’elle peut saboter » (p191)
  • on regrette davantage ce que l’on n’a pas fait que ce que l’on a fait car nos défenses psychologiques fabriquent plus facilement une vision positive d’une action que d’une inaction.